Faiseur de rêves

Le back country canadien, la Cordillères des Andes, le Kamchatka, la Scandinavie, les Alpes, les Pyrénées, les Rocheuses… Ses pas ont bien souvent foulés le sol de l’un de ces innombrables spots de rêve.

Des villages où seuls les clochers égrainent encore le temps, aux hameaux fantomatiques où les sirènes de la ville furent entendus.
Des mégapoles fourmillantes, aux « stations-villes » pour citadins en mal d’espaces de villégiatures.
D’un aéroport luxueux à une base d’hélico russe, de l’Arlberg au Dévoluy, sa vie n’est faite que de pérégrinations, de patience, de rencontres, de ski.
De la neige, le sud, le nord, des stations, des faces. Les montagnes sont son terrain de jeu. Il s’impose le nomadisme pour en jouir, une quête que seuls les initiés pourront mener à son terme… et comprendre.

La poudre ne peut s’humer sans composer, sans traquer le moindre bulletin météorologique, sans avaler des rubans d’asphalte, quelques fois dans le vide, dans le grand blanc d’autres fois. Rare, intense, le ski n’est-il qu’une question de poker ? De nomades, en toute simplicité.

Le ski sous toutes les latitudes s’impose. La nature omnipotente déroule pêle-mêle son tapis de ouate, ses effets de Foehn, ses retours d’est, ses redoux… un patchwork météorologique. Sous ses allures débonnaires, silhouette sèche, musculeuse, le nomade déambule dans cette palette des conditions, salvatrices, frustrantes.

Point attaché à une vallée, une station, la notion de localisme ne l’effleure que peu.
Certes au détour d’une session orgiaque ou de rencontres faisant entrer le ski dans sa dimension la plus riche : humaine, ses fats prirent bien racines quelques jours, semaines tout au plus au pied d’un eldorado de poudre. Néanmoins, la spatule rieuse de ses fats, son œil enluminé par cette lueur qui caractérise les passionnés, l’incitent à repartir.

Vers où, vers quoi ? Le néant, l’inconnu.

Mais comme ces aînés respectés, des guides, des aventuriers, il passe son chemin animé par cette flamme de toujours. Les montagnes sont denses, cupides, riches.

Il se met donc au service de son avidité de découverte, de son terrain de jeux. La saison, les saisons passent au rythme inlassable de ses déambulations, de ses tribulations sans but avoué, juste au service de la contemplation, de l’hédonisme.

Sans le sou, bonnet vissé sur le crâne, sac à dos verrouillé sur les épaules, son regard se perd dans l’horizon.
Chaque paysage lui dévoile de nouvelles vallées, de nouvelles faces, de nouvelles destinations renouvelant son émerveillement, son envie, son sentiment de privilège. Le nomade est un privilégié, loin des affres sociales et autres dérives socio-économiques, un égoïste aussi.

Peu ou prou d’implications dans ces relations amicales, professionnelles… Qu’importe, donner les clefs de la montagne pour quelques heures à un pote, une rencontre d’un jour, de toujours, lui donne une volatilité moindre.

Rendre les gens heureux, leur donner ce pétillement dans les yeux, cette euphorie palpable.
Un faiseur de bonheur en somme.

Tel un artisan de la béatitude, il chemine selon le tempo langoureux des routes, des perturbations. Rien d’extraordinaire cependant. Les Scandinaves descendent à Cham’ pour l’hiver, les Frenchies traversent l’Atlantique, et tant d’autres riders se laissent porter par le seul présage de la poudre.

Ils ne cherchent pas obligatoirement les spots mythiques, juste un grain de félicité pour construire leur nirvana. Et ce dans la simplicité montagnarde, d’un massif à un autre dont il ne sont point, d’est en ouest, du nord au sud pour découvrir des gens, des champs de poudre.

Le ski ne peut s’entendre, se comprendre sans cette dimension du voyage. Ce dernier peut s’entreprendre pour une destination lointaine ou pour la vallée voisine.
Voyager au cœur de ces montagnes, terreau de son imputrescible moteur de vie, le rend proche.

Des gamins attendent son passage fermement, des potes également pour un coup de téléphone salutaire, source d’une formidable immersion dans les méandres d’une journée de ski sans commune mesure. Puis ces pas le guideront vers une nouvelle destination, au nord si le printemps s’hume sous une torpeur solaire mettant en péril les dernières espérances de gavade. A l’est sous les lumières polaires d’un mois de décembre, au sud si les perturbations possèdent une saveur hispanique.

Et si par cas la neige s’est retirée momentanément de ses quartiers d’hiver, le nomade troque ses fats pour une paire de rando sans sourciller.
Qu’importe le moyen pourvu qu’on est l’ivresse.

La neige crissant sous ses couteaux raisonne tel un appel lancinant de liberté. Il n’y prête guère attention. Yeux embués par un matin froid telle une pierre tombale, fumerolles ombrant son visage, esprit en ébullition devant une telle débauche esthétique matinale. La civilisation feint de s’éloigner à chaque coup de boutoir du nomade, arqué sur ses bâtons, la montagne accapare son esprit.
Sans le savoir, le firmament de sa pensée se divulgue dans ses moments-là… Encore un privilège. Celui de ne plus ressentir d’ondes négatives, d’atteindre le paroxysme de la plénitude, enjolivé par les lumières, le relief, les montagnes de sa vie.

Le cours des choses ne changera point. L’incidence de cet acte gratuit, de cette vie dénuée de sens, n’est qu’une goutte dans un océan tangent, incertain. Tout ça, le nomade le sait. Mais ressentir une jouissance pour des choses simples le rend volubile, d’autant plus prolixe à l’égard de ces montagnes.

Joyau de son introspection, de ses « exploits », seule une pensée hante sa démarche, volée au détour des enseignements d’un guide que la nature plongea dans son dernier grand hiver :
« Dans des chemins que nul n’avait foulé, risque tes pas. Dans des pensées que nul n’avait pensé, risque ta tête » du poète Lanza Delvasto.

Le risque s’impose à lui, naturellement, en haut d’une face à déflorer, dans le rétroviseur qui délaisse quelques potes, dans son ombre qui ne le reconnaît pas toujours…
Le nomade au détour d’une insondable fêlure, d’un pilier granitique cachant un paysage sans cesse renouvelé s’interroge. Dans la solitude, il se concerte avec son ombre. Les années passant, il cherche les raisons de cet immuable nomadisme faisant de lui un citoyen du monde, s’interroge sur l’aspect volage de ses pensées provocatrices dans notre ère aseptisée.

Lui n’accepte aucune barrière, une simple liberté outrancière. Se laisser guider par des skis aux aspirations toujours plus généreuses, juste pour voir derrière… Christophe Colomb au XV siècle voulait juste voir si au bout de l’océan, son bateau tomberait dans le chaos. Les Mohicans, les Cheyennes se déplaçaient au fil des saisons pour la chasse, fuir le froid. Et même si le nomade s’interroge, ses doutes, ses remords s’épuisent vite face à la grandiloquence de la nature.

La poudre le guide, besoin viscéral de découverte. Quand il remise ses peaux au fond du sac, que les fats resurgissent, la neige n’est jamais bien loin. Le cycle touche à sa fin, pour en engendrer un nouveau vers de nouveaux horizons. Et inlassablement il arpente les montagnes du globe en harmonie avec ce que lui offre la nature. L’hiver dans les montagnes enneigées de l’hémisphère nord, l’été dans le sud et l’automne dans les hautes sphères de l’himalayisme.
Le nomade possède et possèdera toujours cette richesse lisible dans ses sourires, dans ses yeux, celle d’un ski pluriel, d’une vie plurielle. A l’instinct…

Le ski n’est pas la seule source de nomadisme, mais ce nomade en question a puisé sa source d’inspiration dans les montagnes. Ses incantations assouvissent sa dévotion, les sessions sont toujours au rendez-vous, immuables, la poudre n’est donc pas une légende. Elle peut tomber grassement, mais seul le nomade possède cette dextérité le conduisant sur les chemins de l’éternelle quiétude.

Cette liberté sans usurpation n’a pas de prix. Le ski lui permet d’en profiter pleinement, sans ostentation, à la simple lueur de la nature.

Le nomade est riche. Une richesse inquantifiable et alors ? Il ne possède rien, que des mots, des pensées, des anecdotes, des fragments d’une montagne magique.
Ces dernières sont riches. Le ski est riche de ses êtres qui le font. Alors continuons à voyager ici, ailleurs et si vous croisez le nomade, laissez-vous emporter sur les chemins de sa quête à la luminescence de ces paroles.

Mais gare, voleur d’esprit à ses heures perdues de chaman, la lumière est au bout du tunnel… de poudre bien sûr !

A tous les nomades

Mathieu